crisenom féminin(latin crisis, du grec krisis) Cet article fai


ÉCONOMIEJusqu'au milieu du XIXe s., les crises économiques sont encore des crises de sous-production agricole (type Ancien Régime), affectant d'abord les milieux ruraux (notamment celle de 1847). Puis le développement de l'industrie lourde et des communications ainsi que l'imbrication des systèmes monétaires provoquent des crises de surproduction industrielle, plus longues et plus étendues. Dans un troisième temps, les facteurs financiers deviennent déterminants, causant des crises boursières.La crise de 1929On fait commencer la grande dépression des années trente au « krach », c'est-à-dire à l'effondrement des valeurs qui se produit à la Bourse de New York, Wall Street, le « jeudi noir » 24 octobre 1929. En réalité, la crise est précédée de signes avant-coureurs : aux États-Unis, l'immobilier s'essouffle en 1926, l'automobile, au début de 1929. L'ascension du marché des valeurs, entre 1925 et 1929, crée un temps l'euphorie : mais l'expansion boursière ne concerne qu'une minorité d'Américains, et les hausses, spéculatives, ne correspondent pas à des richesses réelles. Le krach n'est pas cause de la crise : il sert d'occasion à la résolution d'une situation dangereuse.Étant donné le poids économique des États-Unis (45 % de la production industrielle mondiale), la dépression se communique à toutes les économies par le rapatriement des investissements et le freinage du commerce international. Dans l'année 1930, tout le Nouveau Monde, l'Australie et la Nouvelle-Zélande sont atteints. Les États cessent leurs paiements, en or, déprécient leur monnaie. Les pays « neufs », ceux qu'on appellerait « en voie de développement », sont les plus pénalisés : ils tirent leurs revenus d'une monoculture, qui ne trouve plus à s'exporter. L'Europe, et surtout la France, résiste plus longtemps. Cependant, en mai 1931, la fermeture de la Kreditanstalt, le plus important établissement bancaire viennois, marque la fin de la rémission.À la fin de 1932, 40 millions de chômeurs complets sont recensés dans le monde industrialisé ; cela rend dérisoires les statistiques sur la baisse du coût de la vie – les prix s'étant effondrés. En 1935, le commerce mondial est à moins de 40 % de ce qu'il était en 1928. La crise modifie les mentalités : elle explique une chute de natalité qui, en Australie et en Allemagne, avoisine les 20 %. Elle entraîne la remise en cause du libéralisme économique et politique et la recherche de solutions neuves. Ces solutions sont modérées dans les démocraties, aux États-Unis ou en France, où la mode est à la planification ; mais, en Allemagne, les chômeurs fournissent des adhérents aux délires totalitaires nazis. La crise, ainsi, devient l'une des causes principales de la Seconde Guerre mondiale.Le krach de Wall StreetLe mercredi 23 octobre 1929, deux millions et demi d'actions sont vendues à Wall Street, la Bourse de New York. Les ventes ont commencé le samedi précédent, conséquence, peut-être, du relèvement du taux d'escompte de la Banque d'Angleterre, qui attire les fonds européens. Les cours baissent, détruisant les illusions d'une opinion qui croyait à leur hausse continue : l'indice des valeurs n'a-t-il pas quadruplé en quatre ans, doublé dans l'été 1929, et l'Amérique n'est-elle pas en pleine prospérité ? Des courtiers, des banques, des entreprises ont prêté de l'argent à vue (c'est-à-dire avec droit de réclamer à tout moment remboursement) à des spéculateurs, qui ont acheté des actions à crédit, comptant sur la hausse pour rembourser. On s'inquiète de la solvabilité des débiteurs, on exige d'eux un paiement immédiat. Pour rembourser, les débiteurs doivent vendre les titres de toute urgence. Ainsi se déclenche la spirale de l'offre et de la demande : plus on vend, plus les cours baissent et plus on vend encore pour liquider les dettes, d'autant qu'on s'aperçoit que bien des entreprises sont surcotées.Le lendemain, le mouvement connaît une accélération : c'est le « jeudi noir ». 13 millions d'actions sont vendues. Les banques tentent de soutenir les cours. Le lundi, elles doivent y renoncer. Le mardi, 16 millions d'actions sont vendues, les cours continuent à baisser. En 22 jours, la chute des valeurs industrielles est de plus de 40 %. L'effondrement est le résultat d'une surcote qui dure depuis des années, mais aussi celui d'une panique qui saisit possesseurs d'actions et courtiers. L'économiste américain John K. Galbraith, lorsqu'il analyse le phénomène, parle de « mêlée folle et effrénée pour vendre » et de « frayeur aveugle et sans merci ». Les pires rumeurs circulent ; la réalité est dramatique. Des spéculateurs gros et petits sont ruinés ; une douzaine de personnes se suicident. Malgré les bonnes paroles du président Herbert Hoover, qui voit « la prospérité au coin de la rue », la crise boursière tourne à la débâcle.Les conséquences économiques de la crise et la déflationLa crise économique préexiste à la crise boursière, mais elle est aggravée par celle-ci : les spéculateurs ruinés vident leurs comptes bancaires, les banques ne peuvent faire face, d'autant que les autres déposants, inquiets, demandent à être remboursés. 600 établissements environ font faillite en 1929, 1 300 en 1930, 2 300 en 1931. Ceux qui survivent restreignent les crédits. Comme les spéculateurs ruinés ne sont plus des clients possibles, production et consommation souffrent. Des entreprises ferment : 22 000 en 1929, 26 000 en 1930, 28 000 en 1931. En 1932, quatre fois moins d'automobiles qu'en 1929 arrivent sur le marché, le revenu national américain a chuté de plus de moitié, la masse salariale également, le chômage – total ou partiel – frappe le quart de la population active. Cela aggrave encore la mévente, d'où une baisse des prix qui déclenche d'autres faillites, d'autres licenciements, d'autres méventes. Mais si la production industrielle diminue de 30 %, la production agricole est réduite de 60 % : les agriculteurs sont particulièrement touchés. Beaucoup, ruinés, expropriés, deviennent des errants, tels ceux dépeints par l'écrivain Steinbeck dans les Raisins de la colère.Des États-Unis, la crise s'étend au monde entier. Les Américains rapatrient d'Europe leurs avoirs, mettant en crise les systèmes boursier et bancaire du Vieux Continent. Leurs mesures protectionnistes (la loi Hawley-Smoot, du 17 juin 1930, impose des droits de douane de 52 % de la valeur des importations, entraînant des mesures de rétorsion des pays pénalisés) et la chute de leurs importations provoquent l'effondrement du commerce international, qui diminue des deux tiers en valeur, d'un quart en volume. Cette contraction entraîne une baisse générale de l'activité économique. La notion de déflation, qui correspond à une conjoncture économique dans laquelle la demande se contracte par rapport au volume de biens et de services produits, provoquant une baisse des prix et des revenus, caractérise donc bien la crise de 1929. Ainsi le P.N.B. américain passe-t-il de 104 milliards de dollars en 1929 à 56 en 1933, au prix de 11 à 12 millions de chômeurs.En France, le rapatriement des avoirs américains affecte durement, entre autres, la Banque d'Alsace-Lorraine, l'Union Parisienne et surtout la Banque Nationale de Crédit. Or, bénéficiant de la monnaie la plus forte du monde, toujours garantie par l'or, la France subit elle aussi un contexte déflationniste et le contrecoup des dévaluations des autres monnaies, notamment de la livre sterling (en septembre 1931), provoquant un renchérissement du prix des biens français sur le marché mondial qui freine les exportations de la nation, creuse le déficit commercial et accentue un chômage qui atteint 400 000 personnes en mars 1933 et 1 200 000 en mars 1934 (auxquelles il faut ajouter de 1,5 à 2 millions en chômage partiel). La politique de Laval, en 1935, en imposant une déflation brutale, va accentuer la spirale dans laquelle sombre le pays, et précipite l'accession au pouvoir d'un Front Populaire (en 1936) qui va mettre en œuvre une politique alternative et opposée (de nature keynésienne). En effet, le gouvernement Laval décide d'une baisse de 10 % de tous les salaires publics, crée des impôts nouveaux affectant les très gros revenus et les fournisseurs de guerre, et opère une révision des pensions afin d'en réduire les abus. Mais ce malthusianisme économique ne suffit pas à sortir de la dépression, et le déficit budgétaire, provoqué par un montant de dépenses publiques supérieur au montant des recettes, est à peine diminué (10 milliards en 1935, contre 13 en 1933).Les pays extra-européens, exportateurs de matières premières et de denrées agricoles, sont les plus durement frappés : ils n'ont plus de débouchés, les prix s'effondrent – on brûle le café, devenu inutile, dans les locomotives brésiliennes. En retour, les importations de ces pays cessent, ce qui gêne l'économie des États industriels exportateurs et compromet leur reprise économique.L'immigration dans la criseLa crise a pour conséquence un phénomène de repli sur soi ; des mesures protectionnistes ou autarciques sont décidées, des réactions xénophobes se produisent. En France, la haine de l'étranger affecte tous les milieux : le monde ouvrier n'est pas épargné, des travailleurs belges, italiens, marocains, polonais sont assassinés. Des revendications xénophobes se font jour jusque dans les syndicats communistes. Les milieux bourgeois sont aussi touchés : les médecins font interdire l'exercice de leur art aux étrangers, la profession d'avocat se ferme aux nouveaux naturalisés. Avec d'importantes nuances, des restrictions à l'immigration sont réclamées par un socialiste comme Roger Salengro et par un homme de droite comme Charles Maurras. En vain, l'extrême gauche ou un patronat favorable (avec Paul Reynaud) à l'afflux d'une main-d'œuvre étrangère cherchent à se faire entendre. On assène de fausses évidences, on fixe des quotas, on pourchasse les « clandestins ». Officiellement, il n'y a pas de départs forcés ; mais on fait signer « librement » à des immigrés des demandes de rapatriement, et l'écrivain Saint-Exupéry, dans Terre des hommes, peut ainsi décrire le pitoyable convoi des Polonais chassés de France. Ailleurs, c'est la tension raciale qui augmente : le chômage atteint plus les Noirs que les Blancs aux États-Unis, plus les indigènes que les Européens en Afrique du Nord ; en Europe centrale et surtout dans l'Allemagne hitlérienne, l'antisémitisme, exutoire traditionnel du mécontentement, reparaît en force.La crise, tournant politique mondialLa crise entraîne un bouleversement du paysage social et politique.Misère et agitation socialeElle touche inégalement les différentes couches de population. Les revenus des fonctionnaires et des retraités baissent plus que les salaires du secteur privé : encore faut-il garder son travail, et le chômage, généralement, n'est pas indemnisé. Les classes moyennes (travailleurs indépendants, rentiers et agriculteurs) sont aussi touchées : en France, les revenus commerciaux et industriels chutent d'un quart en 1931, de moitié en 1935. Cette situation engendre des troubles graves : aux États-Unis, des « marches de la faim », avec des morts lorsque la police intervient, comme dans la banlieue de Détroit ; en Grande-Bretagne, des manifestations de chômeurs, et même une mutinerie de la flotte ; en France, l'émeute du 6 février 1934, liée aux difficultés des classes moyennes ; dans l'Italie fasciste même, des manifestations secouent le régime et font autoriser l'émigration des mécontents.Instabilité politique et tensions internationalesCes troubles expliquent l'instabilité politique. Dans les démocraties, les équipes en place sont écartées : républicains américains en 1932, droites françaises la même année, puis, de nouveau, en 1936 après que l'émeute de 1934 leur a redonné le pouvoir. Souvent, l'échec du libéralisme économique suscite le rejet du libéralisme politique : agitateurs et partisans de solutions autoritaires sont volontiers écoutés — d'où le poids des ligues en France, le développement d'un parti fasciste anglais autour du leader Oswald Mosley et surtout, en Allemagne, la lame de fond qui apporte au nazisme plusieurs millions de voix. En Amérique latine, des coups d'État mettent aux prises les oligarques classiques, liés aux États-Unis, et des populistes partisans d'un développement autonome, admirateurs des régimes fascistes.Ces difficultés ont leur pendant international. Après les États-Unis, tous les pays décident des mesures protectionnistes. La Grande-Bretagne met même fin en 1932 à 86 ans de libre-échange. Les pays « nantis », grâce à leur or (États-Unis, Grande-Bretagne et France possèdent 80 % du stock mondial), leurs matières premières, leurs colonies, maintiennent toutefois des échanges presque normaux et s'entendent pour éviter le contrôle des changes. D'autres choisissent l'autarcie ou prônent la conquête de marchés par la voie de l'annexion. Dès avant Hitler, l'Allemagne, faute de devises, se ferme économiquement et fait du troc avec des pays ruraux d'Europe de l'Est et d'Amérique latine : elle est en 1936 le premier fournisseur du Brésil et du Chili — et cela facilite la contamination idéologique. Pour d'autres États, la maîtrise de marchés passe par une politique coloniale. L'Italie se lance dans l'affaire éthiopienne en 1935. Le Japon, en 1931, établit sa domination sur la Mandchourie, puis commence en 1937 la conquête du reste de la Chine. Ainsi, nulle région n'échappe à la crise ou à ses conséquences. Si l'U.R.S.S. paraît épargnée, au point que son modèle suscite un regain d'intérêt en Occident, la vérité est qu'elle se replie sur elle-même, ce qui explique en partie la régression stalinienne : pour elle aussi, 1929 est un tournant politique majeur.La crise des années 1970-1990En 1974-1975, le monde industrialisé assiste à la dégradation des principaux indicateurs économiques : inflation, chute des taux de croissance, chômage. À l'époque, peu d'économistes comprennent que ces indices annoncent l'entrée des pays industrialisés dans une crise économique qui durera plus de vingt ans.Pendant la grande croissance des années 1945-1970, on avait pu croire que les phénomènes économiques étaient définitivement maîtrisés et que les interventions de type keynésien dans l'économie permettaient d'écarter les crises. Aussi la rupture des années 1974-1975 est-elle perçue comme un événement passager, dû à une cause fortuite : la hausse des prix du pétrole. Par la suite, d'année en année, les responsables de l'économie annonceront la fin de la crise pour… l'année suivante. Ces erreurs de diagnostic tiennent à de graves lacunes dans la théorie des crises.Tout ensemble économique rencontre, à un moment de son histoire, ses propres limites dans la poursuite des gains de productivité, poursuite qui ne peut cesser, puisqu'elle est le moteur de l'évolution économique. La crise, phénomène global dans lequel chaque structure du corps économique est affectée, permet à cet ensemble économique de se restructurer et de retrouver un niveau satisfaisant de gains de productivité.C'est dans cette optique qu'il faut analyser la crise des années 1970-1990. Ainsi, le choc pétrolier de 1973 – comme, auparavant, le choc monétaire de 1971 ou tous les autres chocs plus récents –, loin d'avoir provoqué la crise, en découle. La cause profonde, traduite par un faisceau d'indices cohérents, tels l'inflation et le chômage, est à chercher dans les limites de productivité partout atteintes, au tournant des années 1970, dans les pays industrialisés.Comme toute crise économique, celle-ci a ses spécificités, liées au moment de l'histoire où elle apparaît. Accélération du rythme de l'évolution économique, élargissement de l'espace économique qu'on appelle « mondialisation », coexistence d'aires de prospérité et d'aires de crise, accroissement préoccupant, enfin, des écarts de niveau de vie, tels sont les traits propres à cette crise de la fin du XXe siècle.Les signes annonciateursOn peut dater la rupture – le moment où les pays industrialisés sont passés d'une période de stabilité économique à une période d'instabilité – de l'année 1969. C'est autour de cette date, en effet, que plusieurs indicateurs (qui n'offriraient guère de signification pris séparément) deviennent révélateurs (si on les examine ensemble et si on les considère sous le jour de l'évolution économique) d'une crise.Le premier de ces signes est l'accroissement de l'inflation. Le taux moyen de hausse des prix dans les pays industrialisés, qui n'avait pas dépassé 3 % dans la période de croissance des années 1945-1970, franchit ce seuil vers 1965 pour atteindre 5 % en 1970.Le taux de rentabilité des entreprises tend, à la même époque, à se détériorer dans les principaux pays occidentaux (en 1965 en Grande-Bretagne, en 1966 aux États-Unis et en R.F.A., en 1969 en France et au Japon).En cette fin des années 1960 commence aussi une nouvelle révolution technologique. L'atterrissage de l'homme sur la Lune, en 1969, devenu réalisable du fait des nouvelles technologies dans les domaines de l'électronique, des matériaux, de l'énergie… peut servir de point de départ symbolique de cette révolution.La concentration du capital des firmes et des banques connaît, dans les pays industrialisés, une nouvelle poussée. Fusions et absorptions se multiplient. Parallèlement, les entreprises sont de plus en plus nombreuses à s'implanter à l'étranger : le mouvement de multinationalisation des firmes et des banques s'accélère.Dans le même temps, la structure du commerce mondial change. Certains produits industriels anciens (sidérurgiques ou métallurgiques, par exemple) entament leur déclin, tandis que d'autres (comme les produits de l'industrie électronique) sont en plein essor.Un important volant de chômage, enfin, fait son apparition entre 1968 et 1972 dans les pays industrialisés, habitués, pendant la période antérieure, à une situation proche du plein emploi.Par leur cohérence, tous ces signes annoncent la crise économique. Si l'on veut bien considérer que l'inflation, premier signe observé, signifie que les créances sur l'économie – contreparties de la masse monétaire – se dévalorisent, cette inflation trouve son explication dans le deuxième signe : la baisse de rentabilité moyenne des entreprises du monde industrialisé. Pris globalement, le phénomène signifie que l'ensemble du monde économique a atteint, à cette époque, sa limite dans la recherche de gains de productivité. Sachant que seule une révolution technologique permet de dépasser ce blocage et d'obtenir de nouveaux gains de productivité, il n'est pas surprenant de constater simultanément (troisième signe) le développement de nouvelles technologies. Or, l'histoire économique enseigne que, à mesure que les technologies se développent, les besoins d'investissement des entreprises croissent et qu'elles doivent donc accroître leur taille. C'est bien ce qui se produit au tournant des années 1970 sous la forme de la concentration du capital industriel et bancaire (quatrième signe). Les espaces nationaux devenant insuffisants pour assurer la rentabilité des investissements requis, la multinationalisation des entreprises devient la règle. La modification du commerce mondial (cinquième signe) s'explique par la révolution technologique. Enfin, le bouleversement du monde économique, en engendrant faillites et inadaptations, provoque – dernier signe – la montée du chômage.Les chocsDès le tournant des années 1970, la destruction du monde économique, qui a atteint ses limites, est amorcée. Toutes les structures du corps économique seront progressivement bouleversées en attendant que, de la crise, sorte un nouveau monde économique. Un certain nombre d'événements spectaculaires – les chocs monétaires, pétroliers, puis financier et boursier – sont intervenus, qui ont masqué ce mouvement d'ensemble. Dans un contexte mal compris, ils sont apparus comme la cause de la crise, alors qu'en réalité ils en découlaient et l'approfondissaient.En 1971, le dollar, monnaie des États-Unis, pays économiquement dominant, est dévalué une première fois par rapport à l'or et aux autres monnaies. Il cesse d'être convertible en or. En 1973, il est à nouveau dévalué, son taux de change par rapport aux autres monnaies devient fluctuant et sa définition en or est en voie d'abandon. Ces décisions, qui mettaient fin au système monétaire mis en place à Bretton Woods au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, par leur effet déstabilisateur sur les échanges internationaux, donc sur l'économie mondiale, ont été tenues pour responsables de la crise. Elles en étaient en fait la conséquence, dans la mesure où, celle-ci se traduisant par une baisse de rentabilité de l'économie américaine, le dollar se trouvait dévalorisé et rendu instable. La dévaluation du dollar et ses fluctuations sur le marché des changes étaient donc la conséquence de la crise aux États-Unis.En 1973, puis de nouveau en 1979, les pays producteurs de pétrole décident de fortes hausses des prix du pétrole. Le pétrole étant à l'époque la principale source d'énergie pour la quasi-totalité des productions des pays industrialisés, le coût de tous les produits s'élève. Dans les années 1970, on a imputé la crise aux chocs pétroliers. Or, la baisse du prix du baril enregistrée dans les années 1980 n'a pas fait cesser la crise.En 1982, le Mexique n'est plus en état de rembourser sa dette, puis c'est le cas du Brésil et d'autres pays du tiers-monde. L'insolvabilité du tiers-monde a été, elle aussi, une conséquence de la crise. Devant le faible taux de rentabilité des entreprises des pays industrialisés, les banques multinationales ont été incitées à effectuer des prêts hasardeux à des pays qui semblaient plus dynamiques. Trop endettés, ces pays ont fait défaut.Le mouvement de spéculation qui s'est développé du fait de la faible rentabilité industrielle est à l'origine de bien d'autres chocs : celui de 1987, qui voit un effondrement du cours des actions sur l'ensemble des places boursières ; celui de 1992-93, qui se produit dans le secteur immobilier des principaux pays industrialisés ; celui de 1993, qui déstabilise le système monétaire européen (S.M.E.) ; celui de 1997, qui, avec l'effondrement des monnaies locales, freine l'essor de l'Asie ; celui d'août 1998 en Russie, qui est suivi (du fait du reflux de capitaux mondiaux en quête de rentabilité) par un choc identique au Brésil et dans les pays d'Amérique latine.Le déroulement de la criseTous les signes qui s'étaient manifestés dès le tournant des années 1970 s'amplifient au cours des années 1980 : baisse du taux moyen de profit des entreprises, révolution technologique, concentration et multinationalisation du capital, nouveaux produits, chômage. Ils traduisent l'approfondissement de la crise et le bouleversement général des structures économiques du monde industrialisé, déjà fragilisées au cours de la décennie précédente. Les taux de croissance de la productivité, très bas dans les années 1970-1980 (en moyenne inférieurs à 1 % alors qu'ils se situaient autour de 3 % dans les années 1960), montrent que le système a atteint ses limites de productivité.Schématiquement, la crise se déroule en quatre périodes. Au cours de la première, qui dure jusqu'en 1981, les créances sur l'économie se dévalorisent parce que la crise se développe. L'inflation est très forte, le chômage s'élève, mais un grand nombre d'entreprises, bien qu'endettées, ne sont pas encore en faillite. Au cours de la seconde période, après 1981, l'inflation régresse du fait de l'élimination d'une grande partie des créances dévalorisées (faillite des entreprises), mais le chômage s'amplifie : il atteint en 1982-83 ses plus hauts niveaux (plus de 10 % en moyenne aux États-Unis et en Europe). Après 1984-85, date que l'on peut fixer pour l'entrée dans la troisième période, la rentabilité des entreprises s'améliore et le chômage se stabilise et même régresse. Toutefois, la baisse du chômage s'accompagne (à partir de 1986) d'une faible reprise de l'inflation. Vers 1990, une quatrième période se dessine, marquée par la remontée du chômage. Celle-ci est générale dans les pays industrialisés (Japon excepté), qui retrouvent parfois les taux des années 1982-83, et montre que la crise n'est pas terminée.Ainsi il a fallu plus de vingt ans pour que l'ancien corps économique, générateur de la grande croissance des années 1945-1970, soit complètement remodelé. Pendant la crise de 1970-1990, comme lors des précédentes, toutes les structures de l'ensemble économique sont en effet atteintes et profondément modifiées. Les structures de production sont bouleversées par la révolution technologique, les structures de répartition le sont par les nouveaux acteurs dans l'entreprise (hauts salaires dans les multinationales, rémunérations à deux vitesses). De nouvelles formes de consommation apparaissent avec l'explosion de nouveaux produits. Nouveaux modes d'épargne monétaire, nouveaux produits financiers, transformation du rôle de l'État et du rapport à l'économie internationale sont autant de mutations provoquées par la crise.À partir du milieu des années 1990, époque à laquelle on assiste, simultanément, à une reprise américaine, à une léthargie européenne et à une forte croissance asiatique, on peut de nouveau se demander si la crise est terminée. Si l'on considère le niveau de l'activité économique en Asie et aux États-Unis, la réponse sera affirmative, mais elle ne peut l'être dans le cas européen, où les taux de chômage demeurent élevés. De plus, à la fin de la décennie, tandis que la croissance américaine se poursuit et qu'une reprise se dessine en Europe, un choc asiatique survenu à partir de 1997 fait plonger tous les indicateurs locaux. Il a des répercussions en Russie et au Brésil.Une non-concordance entre phases de croissance et phases de crise semble devenue la norme dans les trois pôles de ce qu'on a appelé la Triade. Il convient également d'insister, à la fin des années 1990, sur le constat d'une triple accélération. D'abord, malgré des taux de croissance de productivité demeurés inférieurs à ceux d'avant 1970, la révolution technologique qui s'est développée à partir de ce moment s'accentue considérablement, à tel point qu'on n'imagine plus l'arrêt d'un tel mouvement. Ensuite, le processus de concentration des firmes et des banques des pays industrialisés atteint une intensité sans précédent. Enfin, leur multinationalisation, phénomène exceptionnel avant 1970, s'amplifie, conduisant à la naissance des concepts de mondialisation et de globalisation économique.Particularités de la criseAucune crise ne ressemble à celle qui l'a précédée parce que chaque système économique se caractérise par des structures plus complexes que celles du système antérieur.La crise des années 1970-1990 a d'abord pris la forme de l'inflation, alors que les crises antérieures, sous le régime de l'étalon-or, se traduisaient plutôt par une baisse des prix, la pression des produits « soldés » l'emportant sur la dévaluation monétaire. Les mesures keynésiennes de soutien aux économies prises dans les années 1970-1980 ont permis d'éviter que la crise ne soit trop brutale : les taux de croissance ont été faibles ou nuls, mais ne se sont pas effondrés, contrairement à ce qui s'était produit dans les années 1930. De même, le commerce international, loin de régresser, s'est accru, du fait des échanges intra-firmes des multinationales, plus vite que l'activité économique dans les différents pays. Les krachs boursiers ou financiers (1987, 1997-1998) n'ont eu aucune des conséquences tragiques du krach de 1929.Plus généralement, la crise des années 1970-1990 apparaît comme l'aboutissement d'un long mouvement d'évolution économique dont le rythme n'a cessé de s'accélérer. Par ce trait, auquel s'ajoute l'extension de l'espace économique à des dimensions mondiales, elle prend une place particulière dans l'histoire des sociétés. Il a fallu 3 000 ans pour que la révolution néolithique fasse passer les sociétés préhistoriques de la chasse-cueillette à l'agriculture et à l'élevage. En moins d'un siècle, la révolution industrielle du XVIIIe siècle a réussi à transformer de petites sociétés agricoles en nations industrialisées aptes à développer des empires coloniaux. Aujourd'hui, les bouleversements se succèdent à un rythme de plus en plus rapide : il suffit de quelques années pour qu'émerge un nouveau pôle économique, comme la Silicon Valley, et de quelques mois pour qu'une région industrielle soit déshéritée, comme la Lorraine.En même temps que l'évolution économique se traduit par une accélération du temps économique, les espaces économiques, eux, s'élargissent. En moins de vingt ans, la révolution technologique les a portés à une dimension mondiale. Cette « mondialisation » ne concerne, pour le moment, que les trois pôles de la Triade, car le processus de multinationalisation des firmes et des banques n'est à l'œuvre que dans les pays anciennement ou nouvellement industrialisés. Mais le rythme des innovations va continuer à s'accélérer et l'espace ne manquera pas de déborder la Triade.Enfin, une autre spécificité de la crise de la fin du XXe siècle est qu'elle a opposé deux modèles de capitalisme. Le premier, dit « anglo-saxon », associe une croissance forte à un faible chômage et à un accroissement des écarts de niveau de vie entre riches et pauvres. Le modèle européen est celui d'une croissance plus faible, d'un fort chômage et de prélèvements publics élevés, nécessaires au financement des indemnités sociales.Comment a-t-on expliqué la crise ?Deux types d'explications ont été proposés. Certains ont imputé la crise à un ou à plusieurs événements (chocs monétaires, pétroliers, financier ou boursier), ou à des acteurs sociaux (syndicats), ou encore à des pays étrangers (concurrents du tiers-monde). D'autres hypothèses ont été avancées, dans le cadre cette fois des grandes doctrines économiques. Ainsi, les libéraux néoclassiques ont attribué la crise à la rigidité de variables telles que les salaires, tandis que les représentants du courant marxiste orthodoxe y voyaient une crise structurelle liée à la baisse tendancielle des taux de profit.La crise asiatique de 1997Au milieu de l'année 1997, les pays émergents d'Asie sont frappés de plein fouet par une crise financière de grande ampleur. C'est le 2 juillet 1997 que les autorités thaïlandaises laissent flotter leur monnaie, le baht, qui jusqu'alors était rattaché au dollar américain dans un rapport fixe. Par effet de domino, les autres monnaies des pays émergents accusent une dépréciation de l'ordre de 30 à 50 % de leur cours antérieur. Le secteur financier est également touché, et les Bourses de valeurs enregistrent une chute allant jusqu'à 30 %.Cette double crise, monétaire et financière, est surtout imputable au système financier international, déréglementé dans les années 1980. La forte croissance asiatique, face à la croissance modérée aux États-Unis et en Europe, a généré l'arrivée de capitaux à vocation exclusivement spéculative. Il s'est ensuivi l'apparition de « bulles » financières, provoquant une envolée des titres sans rapport avec les perspectives réelles de développement des entreprises. En s'effondrant, les Bourses ont entraîné un reflux des capitaux internationaux et une chute des monnaies. Par contagion, les difficultés du secteur monétaire et financier se sont propagées à l'ensemble de l'économie mondiale.
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